Ce week-end à Dublin, une page supplémentaire de la déjà très longue histoire de l'Irlande va s'écrire. Plus qu'un simple match de rugby, le XV du trèfle va recevoir l'Angleterre à Croke Park. La dernière fois que des anglais avaient foulé la pelouse de ce stade, c'était les armes à la main...

Nous étions alors le dimanche 20 novembre 1920, en pleine guerre d'indépendance. Depuis 1916, Irlandais et Britanniques s'affrontent dans une guerre terrible dont la violence atteint son paroxysme en ce dimanche de novembre : le leader indépendantiste irlandais Michael Collins vient d'ordonner l'exécution de 12 agents des services secrets britanniques.
En guise de représailles, les soldats de la Couronne Britannique, ou plutôt les Auxilaries et les Blacks and Trans (des vétérans de la Première Guerre Mondiale et des prisonniers de droit commun), pénètrent dans Corke Park alors que se déroule un partie de football galéique entre Dublin et Tipperay. Les troupes britanniques tirent sur la foule, blessant 65 perssonnes, tuant 13 spectateurs plus un joueur, le capitaine de Tipperay Michael Hogan. En son hommage, une tribune du stade porte son nom depuis 1924.
Ces évènements, connus sous le nom de Bloody Sunday, provoquent une indignation générale dans le monde entier et le roi d'Angleterre lui-même condamna l'action de ses troupes tout en niant toute responsabilité. A partir de cette date, le peuple irlandais dans son ensemble se retourne contre la couronne d'Angleterre et se range derrière les indépendantistes.
Pris dans la spirale infernale d'une répression qui aura rendu les Républicains irlandais populaires, les Britanniques et leur ministre de l'Intérieur, un certain Winston Churchill, se voient contraints de négocier avec le Sinn Feinn. En juillet 1921, Michael Collins, Arthur Griffith, Lloyd George et Winston Churchill signent le Traité de Londres qui fait de l'Irlande, amputée de l'Ulster à majorité britannique, un Etat indépendant. Ce traité fera naître une guerre civile dû aux désaccords entre les indépendantistes : une majorité de partisans du traité dirigés par Michael Collins (qui sera tué pendant ce conflit) et une minoritée emmenée par Eamon de Valera, opposé au Traité car refusant la partition du pays et le serment d'allégeance à la Couronne Britannique.

Longtemps, il a semblé impossible que des Anglais pénètrent à nouveau dans l'enceinte de Croke Park. Mais les temps ont changé et l'heure est à la réconciliation entre les deux pays dont la rivalité est désormais avant tout sportive et rugbystique. Surtout, le sport est devenu un business et si la GAA a construit un stade somptueux, tout cela a un coût et la Fédération a besoin d'argent. C'est pourquoi en 2005, l'interdiction dde pratiquer des sports étrangers à Croke Park a été levée car la rénovation de Landsowne Road laissait les sélections de foot et de rugby sans stade.
Ce samedi 24 février à 16h30, des anglais vont fouler la pelouse de Croke Park et le "God Save the Queen" va résonner dans tout Dublin qui retient son souffle. En face du XV de la Rose, c'est un pays unifié pour le rugby qui écoutera religieusement le "Ireland Call". Sur le terrain, O'Gara et Wilkinson seront les tireurs d'élite, les guerriers s'appelleront O'Connell ou Corry et les bombes seront d'Arcy, Robinson, O'Driscoll ou Lewsey...