"Le sport, c'est la guerre sans les armes" écrivait George Orwell... A l'instar des mercenaires bataillant pour l'argent à défaut de patriotisme, certaines sélections n'hésitent pas à recruter des joueurs plus ou moins exotiques. Mais le recours à la main d'œuvre étrangère n'est en rien une garantie de succès pour les sélections en question. En attendant la vérité du terrain, voici le portrait de six joueurs et un entraineur qui défendront les couleurs d'un pays qui ne les a pas vus naître ni faire leurs premiers pas de footballeur.

Liedson (Portugal, Attaquant, 32 ans). Petit pays d'un peu moins de 11 millions d'habitants, le Portugal est une grande nation sur la scène du football. Son secret ? Des centres de formation de qualité qui ont vu éclore des joueurs de la trempe de Cristiano Ronaldo, Simão, Raul Meireles ou Ricardo Carvalho mais aussi la naturalisation de talents principalement brésiliens, comme Deco, Pepe et le dernier arrivé, Liedson.
Objectivement - et même si Dunga a sélectionné des attaquants de seconde zone (Grafite et Nilmar) - le meilleur buteur du Sporting Portugal au 21ème siècle n'avait aucune chance de disputer une Coupe du Monde. Mais depuis la retraite internationale de l'immense Pedro Miguel Pauleta, les Portugais ont pu enfin se rendre compte que Nuno Gomes était une belle arnaque et qu'il leur manquait un attaquant de talent, surtout que Cristiano Ronaldo, hormis l'Euro 2004 et les éliminatoires de l'Euro 2008, est aux abonnés absents lors des compétitions internationales.
C'est pourquoi, Liedson, qui il y a 10 ans à peine était encore manutentionnaire dans un supermarché brésilien, décide en 2009 de demander la nationalité portugaise après 6 ans dans le pays de Fernando Chalana. Sitôt son nouveau passeport obtenu, il est convoqué par Carlos Queiroz en septembre 2009 pour une rencontre décisive face au Danemark. A Copenhague, le Danemark mène 1-0 et le Portugal est alors éliminé de la course à l'Afrique du Sud : Liedson entre en jeu et, de la tête, arrache l'égalisation faisant la joie de tout un peuple.
Finalement, le Portugal gagnera en barrages son billet pour le Mondial et le héros brésilien sera bien entendu de la fête. Le 25 juin prochain à Durban, il affrontera la seule et unique, Seleção, celle de Kaka, Lucio et Robinho. Et même si Liedson dit se sentir 100% portugais, il a déjà averti qu'il ne chanterait pas l'hymne de son pays d'adoption, preuve que son cœur est toujours auriverde...

Cacau (Allemagne, Attaquant, 29 ans). L'attaquant brésilien s'exporte bien et se naturalise assez facilement : outre Liedson évoqué ci-dessus, Cacau marche sur les traces de Santos (Tunisie), Alex Santos (Japon), Amauri (Italie), De Camargo (Belgique) ou encore Eduardo (Croatie). Il ne faut pas non plus oublier Kevin Kuranyi, né à São Paulo mais qui a porté le maillot de la Mannschaft à 52 reprises. Sauf que le père du nouveau buteur du Dynamo Moscou avait des origines allemandes.
Car avant de débarquer à Munich en 1999, Claudemir Jeronimo Barreto n'avait aucune attache avec l'Allemagne à part un parent qui le fait traverser l'Atlantique alors qu'il s'était fait exclure du centre de formation de Palmeiras et qu'il travaillait comme vendeur ambulant. A Nuremberg puis à Stuttgart, il affole les défenses adverses et décroche même un titre de champion d'Allemagne en 2007.
Pas assez cependant pour susciter l'intérêt des sélectionneurs brésiliens alors Cacau se dit qu'en prenant la nationalité allemande, il aurait peut-être la possibilité de jouer un Mondial. C'est chose faite en février 2009 et en mai de cette même année, il décroche sa première sélection. Ce calcul va s'avérer judicieux mais en Afrique du Sud, il souhaiterait éviter d'affronter son pays natal car il aurait certainement préféré être en concurrence avec Luis Fabiano plutôt que Miroslav Klose. Mais qu'importe le maillot pourvu qu'on ait l'ivresse de jouer une Coupe du Monde...

Habib Bellaïd (Algérie, Défenseur, 24 ans). Le cas de l'ancien héros de "A la Clairefontaine" est différent de ceux des deux attaquants brésiliens évoqués plus haut. Son père étant algérien, ses liens avec le pays qu'il représente ne sont pas contestables. Son attachement à la sélection l'est beaucoup plus et les supporters des Fennecs n'hésitent pas à le taxer d'opportunisme.
Il faut savoir qu'en 2006, la Tunisie avait contacté Bellaïd car sa mère est tunisienne mais le jeune défenseur avait d'autres ambitions et avait poliment décliné l'invitation des aigles de Carthage, arguant à l'époque qu'il lui était impossible de choisir entre son père et sa mère donc entre l'Algérie et la Tunisie. Surtout, le jeune homme rêvait de Bleu, son plan de carrière étant de briller avec les Espoirs avant d'intégrer les A.
Malheureusement pour lui, la suite ne fut pas à la hauteur de ses espérances et malgré un parcours satisfaisant avec les Bleuets, il connaît les affres de la relégation avec Strasbourg avant d'échouer à l'Eintracht Francfort. Lors de la saison 2009-10, il tente de se relancer à Strasbourg puis à Boulogne mais ces deux clubs sont relégués en fin de saison sans que le défenseur se distingue pour autre chose que sa propension à quitter un navire en plein naufrage.
Sa carrière subit donc un sérieux coup d'arrêt et rien ne vaut l'exposition médiatique d'une Coupe du Monde pour relancer la machine. La Tunisie n'étant pas qualifiée, son choix se porte donc sur l'Algérie et le sélectionneur Rabah Saadane est assez à la ramasse pour accepter. Bien entendu, une fois sélectionné, Bellaïd a clamé son attachement aux Fennecs. Personne n'est obligé de le croire...

Jong Tae-se (Corée du Nord, Attaquant, 26 ans). 44 ans après sa dernière et unique participation à une Coupe du Monde, la Corée du Nord rêve d'exploits en Afrique du Sud et son principal atout a pour nom Jong Tae-Se, ou plutôt Jeong Dae-Se ou encore Chong Tese. En effet, ce sont respectivement ses patronymes nord-coréen, sud-coréen et japonais car cet attaquant de 26 ans est né au Japon de parents sud-coréens mais a choisi de défendre les couleurs de la Corée du Nord !
Surnommé le Rooney d'Asie, l'attaquant du Kawasaki Frontale se sent plus proche de Didier Drogba avec qui il partage un ego démesuré comme l'attestent ses déclarations d'avant Mondial : "La Corée du Nord se qualifiera avec le Brésil et je marquerai un but par match". Jouer les David face aux Goliath plaît sûrement à Jong Tae-se et c'est en partie pour cela qu'il a opté pour la Corée du Nord alors que la Corée du Sud et le Japon, qui manquent tous deux de finisseurs, lui faisaient un pont d'or...
Mais surtout, il a choisi la Corée du Nord pour des raisons idéologiques car il a effectué son cursus scolaire à l'école Chongryon puis à l'université Chosun, des institutions fondées au Japon par le gouvernement de Pyongyang. Il y reçoit un enseignement en coréen et découvre les préceptes du régime nord-coréen auxquels il adhère très vite. Même s'il se dit "ni communiste ni capitaliste", le natif de Nagoya a fait un choix politique et a dû remuer ciel et terre pour obtenir la nationalité nord-coréenne puisqu'étant citoyen sud-coréen, il ne pouvait théoriquement pas obtenir la double nationalité nord et sud coréenne. Mais la plus grande dictature du monde était prête à une exception lui permettant de soigner sa propagande...
Jong Tae-se n'est donc pas un mercenaire comme les autres car jouer du côté des petits et les conduire à la victoire semble lui procurer un plaisir incommensurable : "Certains m’ont conseillé d’opter pour la Corée du Sud ou le Japon, avec lesquelles j’aurais été certain de participer à toutes les Coupes du Monde. Mais c’est justement le problème. Où est la satisfaction ? J’ai réussi à me qualifier avec la Corée du Nord et mes parents sont fiers de moi". Mais l'attaquant nord-coréen reste un mercenaire car il joue surtout pour sa satisfaction personnelle alors qu'il défend les couleurs d'un pays où l'homme est avant tout au service de la nation tout entière...

Mauro Camoranesi (Italie, Milieu, 33 ans). Malgré un nom qui fleure bon Naples, le Vésuve et la Mafia, Mauro Camoranesi est argentin. Il n'avait même jamais les pieds dans la Botte avant de rejoindre l'Hellas Vérone en 2000, à 23 ans. Son seul lien avec l'Italie étant un grand-père maternel originaire des Marches et qui, comme de nombreux compatriotes, a émigré en Amérique du Sud au 19ème siècle.
Ainsi, barré par Javier Zanetti chez les Albicelestes, il choisit de défendre les couleurs de la Squadra Azzura en février 2003, comblant ainsi le manque patent de milieux italiens excentrés de talents. Il prend également le soin d'opter pour le nom de sa mère, bien plus couleur locale que "Germán", le nom de son père. Mais malgré tout, le milieu de terrain de la Juve se sent toujours profondément argentin : "Je ne suis pas un traître, je me sens encore 100% argentin. Je suis juste italien pour le foot, c'est tout."
Naturaliser des joueurs étrangers n'est pas rare dans le football italien et les joueurs concernés ont un nom : les Oriundi, le plus célèbre d'entre eux étant Omar Sivori, Ballon d'Or 1961. Cette pratique était surtout répandue jusqu'au début des années 60, les clubs italiens (mais aussi espagnols) n'hésitant pas à parcours l'Amérique Latine à la recherche de talents à exporter en Europe. Sous Mussolini, les Oriundi obtenaient même automatiquement la double nationalité et ont ainsi contribué au succès Italien lors du Mondial 1934.
Camoranesi a donc permis à l'Italie de renouer avec une vieille tradition en devenant le premier oriundo à porter le maillot azzuro 40 ans après l'Italo-Brésilien Jose Altafini. En 2006, il est même devenu le 7ème oriundo à avoir remporté la Coupe du Monde et rêve de devenir le premier à soulever deux fois ce trophée. Comme dirait Judas, ça a du bon de trahir les siens...

Lucas Barrios (Paraguay, Attaquant, 25 ans). Même en ayant marqué 19 buts pour sa première saison en Bundesliga, Lucas Barrios aurait dû regarder la Coupe du Monde depuis son salon. Car Lucas Barrios est un attaquant argentin et qu'ainsi, ses concurrents s'appellent : Lionel Messi, Carlos Tevez, Gonzalo Higuain, Sergio Agüero, Diego Milito, Martín Palermo ou Lisandro López. Et son "J'adorerais jouer pour l'Argentine" n'est pas tombé dans l'oreille de Maradona.
Mais le canonnier du Borussia Dortmund était prêt à tout pour disputer son premier Mondial, même à passer par une porte dérobée. Cette alternative de luxe s'appelle le Paraguay, le pays de sa mère pour lequel il n'avait pas montré beaucoup d'attachement jusque là. L'horizon va totalement se dégager pour Barrios quand Salvador Cabañas, l'attaquant vedette du Paraguay, prend une balle en pleine tête dans un bar de Mexico le 25 janvier dernier.
Le héros national ne verra donc pas l'Afrique du Sud et le Paraguay ne peut pas traverser l'Atlantique avec Roque Santa Cruz comme principale arme offensive. Le malheur des uns fait le bonheur des autres et Lucas Barrios fait sa demande de naturalisation le 16 mars 2010 et l'obtient le 8 avril. Qui a dit que les administrations étaient longues à délivrer un passeport ?

Sven-Göran Eriksson (Côte d'Ivoire, Entraineur, 62 ans). Pour diriger nos six mercenaires, rien ne vaut un entraîneur qui a la même mentalité qu'eux et le globetrotter Sven-Göran Eriksson a le profil idéal. Coach à succés de 1982 à 2001, il n'a plus rien gagné et multiplie les échecs qui ternissent sa réputation. Mais le Suédois n'en a cure car son compte en banque n'a jamais eu aussi bonne mine.
Il y a d'abord eu l'Angleterre où il était le sélectionneur le mieux payé au monde (5,5 millions d'euros annuels) et où il n'a jamais dépassé le stade des quarts-de-finale alors qu'il avait sous ses ordres l'une des générations les plus brillantes de l'histoire du football anglais. Il fera surtout parler de lui pour ses nombreuses relations extraconjugales (dont une avec une secrétaire de la Fédération Anglaise) et pour son amour de l'argent. Ainsi, juste avant le Mondial allemand et alors qu'il a encore deux ans de contrat avec la FA, il se fait piéger par un "journaliste" de News of the World déguisé en cheikh qui lui fait croire qu'il va devenir le nouveau propriétaire d'Aston Villa. Ce cheikh en bois lui propose un pont d'or pour entraîner ce club, ce qu'il accepte. La Fédération anglaise mettra fin à son contrat après l'élimination face au Portugal.
Ensuite, le Suédois court le cachet à Manchester City, au Mexique et à Notts County, un club de 4ème division anglaise... A chaque fois, il se fait virer pour manque de résultats, sauf à Notts où il démissionne avant qu'on ne lui demande poliment de partir. Fin mars 2010, il rebondit à nouveau et devient sélectionneur de la Côte d'Ivoire, équipe dont il ne doit connaître que Didier Droga, les frères Touré et Salomon Kalou. Mais une telle opportunité sportive financière ne pouvait pas se refuser, quitte à sélectionner Saka Tiéné...